Je vais être honnête : cet article devait être publié depuis un mois, ou peut-être deux.
Je l’ai déjà retourné plusieurs fois dans ma tête. J’ai téléchargé des ouvrages, regardé des vidéos pour m’inspirer, mais au moment de commencer à écrire je me découvre une envie soudaine de trier mes mails, nettoyer mes chaussures blanches ou de regarder une vidéo sur comment restaurer un couteau rouillé.
Bref, prêt à tout, sauf écrire.
Un hypnothérapeute qui procrastine sur un article consacré à la procrastination : je vous laisse savourer l’ironie. Pourtant, j’avais vraiment envie de le rédiger cet article, puisque ce sujet me concerne.
La procrastination n’est pas de la paresse
Le paresseux ne fait rien et s’en porte très bien. Le procrastinateur ne fait pas ce qu’il devrait… et se sent coupable. Il ne se repose pas : il fuit, et la tâche le suit toute la journée comme un caillou dans la chaussure.
Souvent, il n’est même pas inactif. James Clear, dans « Atomic Habits », distingue être en mouvement (planifier, s’informer) et être dans l’action (produire un résultat). Le mouvement donne l’impression d’avancer sans risquer d’échouer. Tout ce temps passé à planifier mon article, à télécharger plein de contenus, à réfléchir à ce que j’allais faire et comment et quand, c’était exactement ça. Techniquement pourtant, je n’avais absolument rien fait de concret à présenter. Mais je me suis donné l’illusion que j’avançais.
La procrastination est donc moins un problème de gestion du temps que de gestion des émotions. La tâche réveille quelque chose de désagréable, qui prend souvent l’un de ces deux visages :
- La voix critique : « ce ne sera pas assez bien ». Quand on a peur de mal faire, le plus sûr est de ne pas commencer. Un travail jamais rendu ne peut pas être jugé.
- Le manque de sens : la tâche ne vous parle pas. Elle vous ennuie. Aucune technique ne remplacera alors une vraie question : est-ce vraiment ce que je veux ? Est-ce vraiment important ?
Votre cerveau n’est pas contre vous : il vous protège (mal)
Imaginez deux personnages dans votre tête.
Le stratège, rationnel, voit loin : il sait que le dossier est pour vendredi.
Le garde du corps, émotionnel, rapide et un peu parano : il se jette devant vous au moindre signe d’inconfort pour vous protéger. Et il n’a jamais lu votre agenda.
Le garde du corps ne fait pas la différence entre traverser l’Atlantique à la rame et préparer une présentation à rendre vendredi. Face à une tâche désagréable, il intervient et déclare : « pas maintenant ». Et comme il réagit plus vite, il gagne souvent. Le stratège arrive après coup, avec ses reproches et sa culpabilisation.
James Clear décrit toute habitude comme une boucle :
déclencheur ➜ envie ➜ réponse ➜ récompense ➜ déclencheur ➜ etc…
Ici : vous pensez au dossier (déclencheur), une boule d’inconfort monte (envie que ça s’arrête), vous prenez votre téléphone (réponse), vous êtes soulagé (récompense).
Or, rappelle Clear, ce qui est récompensé immédiatement a tendance à se répéter. La fuite soulage tout de suite, la tâche ne paie que plus tard, et notre cerveau, façonné pour l’immédiat, choisit la fuite.
Le garde du corps ne vous sabote donc pas. Il protège votre équilibre du moment, comme le corps cherche en permanence à se stabiliser (article sur l’homéostasie). Mais ce confort se paie plus tard, avec les intérêts.
Procrastination et anxiété : le cercle vicieux
La tâche crée un inconfort, vous la repoussez, soulagement… cinq minutes. Puis la culpabilité arrive, l’urgence et le stress grandissent, et la tâche donne alors encore plus envie de la repousser. La montagne grossit, non parce que la tâche change, mais parce que l’émotion qu’on y colle s’alourdit.
Trois choses entretiennent ce cercle.
Le perfectionnisme. Oliver Burkeman (« 4000 semaines ») a une réponse libératrice : face aux exigences de votre imagination, votre travail ne sera jamais parfait.
Alors autant commencer ! C’est frustrant hein ? Mais ça aide à se libérer.
L’autocritique. Kristin Neff (« S’aimer ») décrit un piège vicieux : procrastiner permet de garder une excuse. « Je n’ai pas eu le temps » fait moins mal que « je n’en suis pas capable ». Elle rapporte aussi que les personnes bienveillantes envers elles-mêmes procrastinent moins.
L’étiquette. À force, on se dit « je suis comme ça », et l’histoire devient une identité. Clear montre que nos comportements reflètent l’image qu’on a de nous, et que cette image se nourrit de nos actes. Ça marche dans les deux sens, et c’est là que l’hypnose devient intéressante.
Comment l’hypnose agit sur la procrastination
Tirer vers l’avant plutôt que pousser
Dans son manuel de suggestions hypnotiques, référence pour les praticiens, le psychologue Corydon Hammond compare notre façon habituelle de motiver à une mule qu’on pousse par derrière. Résultat : elle plante ses sabots dans le sol. Mieux vaut la tirer vers l’avant, en reliant le changement à ce qui compte vraiment pour la personne, pas à ce qu’elle « devrait » faire. La carotte plutôt que le bâton, en somme ?
Les conseils de productivité poussent la mule : ils parlent au stratège, qui sait déjà tout : comment s’organiser, planifier, faire une to-do-list, etc…
L’hypnose, un état de concentration tournée vers l’intérieur, parle au garde du corps dans son langage : images, sensations, souvenirs.
Dans la boucle de Clear, elle agit surtout sur l’envie, ce que la tâche vous fait ressentir.
En séance, concrètement
- Retrouver votre vrai moteur : fierté, liberté, envie de vivre sans cette pression permanente.
- Réveiller vos réussites passées. Vous avez appris à marcher et à lire sans qu’on vous motive à coups de reproches. Milton Erickson, père de l’hypnose moderne, s’appuyait sur ces apprentissages oubliés : ils prouvent que la ressource est déjà là.
- Apaiser la voix critique. Son intention est souvent protectrice. On ne la fait pas taire, on l’aide à changer de rôle.
- Renforcer la confiance d’abord. John Hartland, pionnier de l’hypnose, observait que peu de gens lâchent un vieux fonctionnement avant de se sentir assez solides pour s’en passer.
- Créer un signal de démarrage. Clear parle de « rituels de motivation » : associer un geste à un état de concentration. En hypnose, on appelle ça un ancrage et c’est une technique que j’adore.
- Se projeter dans l’après : ressentir le soulagement ou la fierté d’avoir fini, pour que le cerveau ait envie d’y retourner.
Une patiente détestait préparer une présentation PowerPoint de seulement trois slides qu’elle devait présenter à la direction tous les lundis matin. Cela la stressait terriblement et elle terminait parfois par le faire le dimanche soir tellement elle le repoussait. En creusant, nous avons découvert qu’elle se sentait ridicule quand elle présentait ces slides, trouvait qu’elle parlait mal en public et n’aimait pas sa voix.
En travaillant sur l’image qu’elle avait d’elle, la puissance des émotions ressenties, ses compétences orales, le regard des autres, on a réussi à la libérer de cette terrible pression qu’elle se mettait et elle n’a plus jamais eu à travailler les week-ends pour cette tâche. C’est devenu une tâche banale pour elle.
Ce que le travail en hypnose peut vous apporter
- Moins de culpabilité : votre cerveau ne vous sabote pas, il vous protège maladroitement.
- Un démarrage plus facile : les tâches redoutées perdent de leur charge émotionnelle.
- De l’énergie retrouvée : celle que vous dépensiez à fuir.
- Une autre image de vous : quelqu’un qui avance.
Un exercice à tester dès aujourd’hui : le poing de la réussite
Il combine un ancrage classique d’hypnose et la règle des deux minutes de James Clear : la première étape d’une action doit prendre moins de deux minutes. On vise ici l’effet boule de neige, on commence petit pour se mettre en mouvement, le reste suit.
Selon sa formule, l’habitude, c’est le vestiaire, pas la salle de sport. Si vous atteignez le vestiaire de votre salle de sport, il est quasiment garanti que vous allez faire la séance.
- Installez-vous, respirez lentement en allongeant l’expiration, et laissez vos yeux se fermer.
- Revivez un souvenir de réussite : un examen, une compétition, un meuble monté sans notice, un dossier bouclé, etc… Ce que vous voyiez, entendiez, ressentiez. Ressentez-le en vous un maximum et cherchez à augmenter la sensation le plus possible.
- Quand la fierté est là, fermez le poing de votre main dominante et laissez la sensation grandir encore le temps de deux ou trois respirations. Imaginez que vous la stockez dans ce poing.
- Relâchez, ouvrez les yeux, puis recommencez (avec un ou deux autres souvenirs si vous le souhaitez) pour renforcer le lien.
- Trouvez le « vestiaire » de votre tâche : la toute première action, faisable en moins de deux minutes, par laquelle vous allez démarrer.
Pas « faire 250 pompes à un bras », mais « enfiler ma tenue de sport ». - Fermez le poing à nouveau puis passez à l’action : réalisez cette première action et Go!
Souvent, on continue. On passe à l’action suivante et à la suivante et à la suivante…
Et sinon, vous avez tout de même prouvé que vous êtes capable de commencer.
FAQ
L’hypnose peut-elle vraiment aider contre la procrastination ?
Oui, car la procrastination est largement émotionnelle, et c’est précisément sur ce terrain que travaille l’hypnose. Elle ne fait pas le travail à votre place : elle lève ce qui vous empêche de le commencer.
Combien de séances faut-il ?
Je ne peux pas donner de chiffre à l’avance, et je me méfie de ceux qui le font. Cela dépend de ce qui se cache derrière le blocage et de ce que vous mettez en pratique entre les séances. On fait le point ensemble.
Et si ce n’était pas de la procrastination ?
Une tristesse ou une perte d’intérêt presque tous les jours depuis au moins deux semaines peuvent signaler une dépression. Des difficultés de concentration et d’organisation présentes depuis l’enfance, dans tous les domaines, peuvent évoquer un TDAH.
Dans les deux cas, consultez d’abord un médecin : l’hypnose peut venir en complément, pas à la place.
Et si je procrastine pour prendre rendez-vous ?
Vous êtes au bon endroit. Cet article en est la preuve.
Et moi ?
Finalement, je l’ai terminé, cet article. En commençant petit, puis en continuant. Et même si je n’ai pas respecté mon planning, au moins il est publié, même imparfait, et j’en suis plutôt content.
Si vous avez envie d’en parler, écrivez-moi, tout simplement !
Sources et lectures pour aller plus loin
- Un rien peut tout changer (Atomic Habits), James Clear. De petites habitudes bien conçues et répétées finissent par produire de grands changements, surtout quand elles s’appuient sur l’identité qu’on veut construire.
- 4000 semaines. Antimanuel de gestion du temps à l’usage des mortels, Oliver Burkeman. Notre vie est trop courte pour tout faire, et accepter cette limite permet de choisir ce qui compte vraiment au lieu de courir après une productivité sans fin.
- S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même (Self-Compassion), Kristin Neff. Se traiter avec la bienveillance qu’on offrirait à un ami, plutôt qu’avec sévérité, aide davantage à progresser et à traverser les difficultés.
- Handbook of Hypnotic Suggestions and Metaphors, D. Corydon Hammond (dir.). Un recueil de référence publié par l’American Society of Clinical Hypnosis, qui rassemble les suggestions et métaphores qu’utilisent des cliniciens expérimentés.
- L’Hypnose humaniste pour les Nuls, Olivier Lockert et Patricia d’Angeli. Une introduction à une hypnose centrée sur la liberté de la personne, où le praticien accompagne sans jamais imposer.
- Le Grand Livre de l’hypnose, Dr Grégory Tosti. Un panorama complet de l’hypnose : son fonctionnement, ses usages thérapeutiques et des exercices pour la découvrir.
- Making Sense of the ICD-11, Peter Tyrer (dir.), et la CIM-11 de l’Organisation mondiale de la santé. La classification internationale de référence pour les diagnostics, et un guide qui explique ses critères aux professionnels de santé mentale.





